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Film « Les enfants de la révolte » : le Burkina Faso qui espère

Par unidivers.fr - 04/04/2018

Avec cette production, le cinéaste rennais Émilien Bernard réalise son premier long-métrage documentaire.

À travers le quotidien de deux étudiants burkinabè, Serge et Madeleine, Émilien Bernard dresse le portrait de cette nouvelle génération du Burkina Faso, désabusée face au chômage et à la stagnation économique, mais qui lutte et espère encore.
Assise sur le rebord de son lit, dans sa chambre étudiante, Madeleine a arrêté de chantonner. « J’ai cessé d’écouter du reggae », explique-t-il. Ses écouteurs ont dégringolé sur ses genoux, elle tient encore son portable entre ses mains. « Quand j’écoutais ça, ça me rendait trop révolutionnaire. J’écoute des musiques sentimentales maintenant », poursuit la jeune burkinabè. L’étudiante de l’université de Ouagadougou ne croit plus vraiment en ce combat pour la démocratie. Quelques mois plus tôt, 31 octobre 2014, une insurrection populaire avait chassé Blaise Compaoré du pouvoir au Burkina Faso. Après un an de gouvernement de transition, c’est Roch Kaboré, un des proches de l’ancien dictateur, qui s’impose aux présidentielles. Comme si rien n’avait changé.
Madeleine a participé aux manifestations étudiantes. D’abord contre le pouvoir autoritaire de Compaoré, puis pour des conditions d’études dignes, à l’université de « Ouaga I ». Serge aussi. L’étudiant en lettres anime un « cadre » [cercle, ndlr] de débats, Deux Heures pour l’Afrique. Les étudiants se rassemblent sous les ombres éparses des arbres du campus, montent sur les tables pour prendre la parole. Lui se tient debout, appuyé sur ses béquilles. On peut imaginer qu’il a été blessé pendant le mouvement de protestation de l’automne précédent. Cela ajoute, en tout cas, à l’image de l’étudiant contestataire. « La liberté ne se donne jamais sur un plateau d’or », martèle-t-il à la cinquantaine de jeunes rassemblés autour de lui. Il marque une pause. « Elle se prend du bout du canon ! » Et, pour souligner ses propos, tend devant lui sa béquille, comme on tendrait un fusil.
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Entre Serge et Madeleine, il y a toute cette nouvelle jeunesse étudiante du Burkina Faso, prise entre l’espoir du changement et le manque de perspectives. C’est le portrait de cette génération que veut tirer Émilien Bernard avec son premier long métrage, Les Enfants de la Révolte, produit par Blue Hour films, une boîte de production rennaise. Quelques mois à peine après l’insurrection de 2014, le réalisateur rennais a suivi les trajectoires de ces deux étudiants. Serge, l’éternel révolté charismatique, et Madeleine, première fille de son village à aller à l’université.
Seul avec son appareil photo, Émilien Bernard les accompagne et s’efface pour pénétrer leur quotidien. Il s’attache à capturer le banal, l’ordinaire, et jusqu’à l’intime. Les trajets à vélo pour rejoindre la fac, le travail étudiant, entre cours, lectures et révisions, les soirées entre jeunes et ces moments où il faut compter l’argent qu’il reste, pour tenir jusqu’à la fin du mois. On voit les couloirs vétustes de la cité étudiante de Kossodo, les ventilateurs en panne dans les amphis, les négociations pour obtenir un rabais sur une ramette de papier. Et puis il y a les incessantes discussions : on parle politique, amour, avenir. On parle des élections à venir et des études.
Sans commentaire autre que les discussions des étudiants entre eux, le quotidien des étudiants de « Ouaga I » parle de l’immobilisme dans lequel est coincé le pays. Depuis 2013, le revenu national brut par habitant chute. Les campagnes restent éloignées du développement, tandis que le chômage frappe les jeunes urbains : il est quatre fois plus élevé en ville que la moyenne nationale. Pour les jeunes issus de l’enseignement supérieur, le taux de chômage atteint 34,5%. Avec leurs maigres bourses, ces étudiants regardent le monde du travail de manière désabusée, ils savent que leurs diplômes n’auront que peu de valeur, et seuls la cooptation ou le clientélisme, leur permettraient de trouver un emploi.
Les facs paient le prix fort de cette stagnation économique. « Les universités publiques francophones en Afrique subsaharienne sont dans leur majorité des paquebots à la dérive », notait en 2017 Matthieu Fau-Nougaret, maître de conférences en droit public à l’université de Bordeaux et ancien Conseiller technique des Présidents des Universités publiques du Burkina Faso. « L’Université de Ouagadougou (et plus largement l’enseignement supérieur burkinabè) n’y fait malheureusement pas exception », ajoute-t-il. Le chercheur pointe les effets des coupes drastiques dans les budgets, imposés par les fameux plans d’ajustements structurels du FMI. Il dénonce la faillite des États qui sous-investissent dans l’enseignement supérieur.
Et le film Les enfants de la révolte montre justement ces étudiants qui font face aux locaux insalubres, l’eau qui coule à peine des robinets. « On ne peut pas comprendre que dans une université on trouve des étudiants amorphes », s’indigne Serge. Il énumère tous ces dysfonctionnements, encourage chacun à se mobiliser. L’eau qui stagne dans les rigoles de la cité étudiante est écarlate, et se déverse plus loin dans un cours d’eau. Du doigt, Madeleine pointe l’usine voisine, qui s’est implantée en dépit des réglementations et d’une mobilisation étudiante passée. Grâce à des passe-droits, dénonce-t-elle, elle peut polluer en toute impunité.
L’engagement des étudiants va bien au-delà de cette colère. Qualifiés mais sans perspectives, ils veulent d’un monde nouveau, et se politisent, de discussions en débats. Au-delà des paroles, l’engagement se lit sur les t-shirts. Certains portent les visuels du balai citoyen, mouvement issu de la société civile et largement investi dans l’opposition à Compaoré.
Thomas Sankara (1949, mort assassiné le 15 octobre 1987 à Ouagadougou au Burkina Faso)
Mais c’est le visage de Thomas Sankara qui revient le plus souvent. L’ancien dirigeant révolutionnaire du Burkina Faso, assassiné le 15 octobre 1987, réactive tous les imaginaires. Cette nouvelle génération engagée le redécouvre, débat sur son héritage, s’empare de son combat panafricaniste. « C’est le personnage qui fascine, plus que ses idées », explique Émilien Bernard, le jeune réalisateur du film. Ses citations deviennent des arguments d’autorité, dans ces débats étudiants. On chante l’hymne qu’il a écrit aussi bien dans ces milieux militants que dans les villages de campagne.
Arrivé au pouvoir par un coup d’État, l’ancien capitaine s’était distingué par sa volonté de développer le pays et de lutter contre l’impérialisme français. Il avait renommé la Haute-Volta en Burkina Faso, le pays des hommes intègres. Thomas Sankara s’était distingué par ses méthodes peu orthodoxes. Il avait interdit le marché aux femmes un jour par semaine pour que les hommes fassent aussi les courses, par exemple, ou imposé le port de la tenue nationale aux fonctionnaires plutôt que des costumes européens.
La stagnation démocratique actuelle du Burkina tranche avec cette mémoire bien présente. « Combien de personnes sont mortes sous la démocratie ?», s’interroge Madeleine dans sa chambre étudiante. Elle ne croit plus vraiment à l’engagement militant, et veut devenir magistrate pour servir au mieux son pays, défendre les plus pauvres. On la voit, assise sur un banc, parler de ce futur avec Serge, l’infatigable militant. Rien n’a changé depuis l’insurrection de 2014, dit-elle. Elle lui reproche : « Il ne faut pas aller par des paroles, il faut agir, aussi ».
On le voit, ce Serge, blessé par la victoire d’un proche de Compaoré, la victoire de l’argent, en somme. On le voit douter, on voit ses moments de fragilité. Mais malgré, tout, il en est certain : au Burkina, « plus rien ne sera comme avant ».
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